carolinebarth-lejourd'après-pacte vert
Ecologie

Le jour d’après

Nos vies se sont mises sur pause, confinement oblige. La nature, longtemps malmenée, épuisée, reprend ses droits. Elle respire, pendant que nous retenons notre souffle. A quoi ressemblera le jour d’après ? Allons-nous utiliser ce temps de confinement pour en faire un moment de vérité, changer nos priorités et notre rapport au monde ?

 

Nous vivions dans un monde en surchauffe, croulant sous l’infobésité, et valorisant la suractivité. Le confinement nous offre un temps à part, une parenthèse.

Certains s’étourdissent devant des jeux vidéo, des séries ou des films, pour « éponger » l’angoisse.

D’autres sont tétanisés par les nouvelles anxiogènes et l’incertitude sur l’avenir. Quand sortirons-nous de cette crise et avec quelles conséquences ? « Chaque mois de confinement coûte entre 2 et 3 point de PIB », estime Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne. Quand pourrons-nous reprendre nos activités et serrer nos proches dans nos bras ?

D’autres encore utilisent ce temps de ralentissement pour prendre du recul, réfléchir aux bouleversements en cours, interroger la pertinence de notre modèle de société, de nos valeurs, faire le tri entre envies et besoins, revenir à l’essentiel et prioriser les changements à opérer…

La crise du coronavirus nous fait voir le monde différemment

Au-delà des dépendances et interdépendances qu’elle révèle, la crise liée au coronavirus nous fait voir le monde sous de nouveaux angles.

  • Un bain révélateur de nos arrogances

L’épidémie de coronavirus a agi comme un miroir déformant du monde, analyse le journaliste Pierre Haski, sur France Inter (https://bit.ly/2Ve8WEL). « L’Europe a ainsi observé les images de Wuhan en janvier avec distance, sans imaginer un instant que le virus pourrait la toucher de plein fouet. Sans doute les informations, incomplètes, chinoises, ont joué, mais les scènes d’apocalypse dans les hôpitaux ont été accueillies avec un sentiment inconscient de supériorité. Pas possible chez nous, bien sûr. Lorsque l’Italie du Nord a été à son tour durement frappée et les hôpitaux débordés, on a pu entendre les mêmes commentaires sur la fragilité de l’Etat Italien, et là encore pas vraiment de soupçon que ça pouvait, que ça allait arriver chez nous. Lorsque la France a été atteinte par la pandémie, la BBC britannique traitait le sujet (…) comme si elle était lointaine. Idem sur CNN, les américains pleins de compassion montraient l’Europe à la peine, comme si l’Atlantique faisait barrière. (…) Là encore arrogance inconsciente, le réveil a été encore plus brutal ».

La pandémie a révélé la fragilité de puissances trop sûres d’elles (comme la France, 6ème puissance mondiale, à court de masques, de respirateurs et de tests), et le succès, inattendu, de certains pays, comme la Corée du Sud ou Taiwan, ou plus attendu, comme l’Allemagne.

  • Le retour en grâce de l’Etat-providence

Même s’il est critiqué dans de nombreux pays pour avoir contribué à éroder fortement le secteur public, au nom d’une logique comptable et d’une idéologie libérale, l’Etat est aujourd’hui le seul capable de gérer une telle crise. Il est appelé à la rescousse en France, comme dans de nombreux autres pays, pour renforcer le système sanitaire, amortir le choc de la crise, et maintenir l’activité économique en sommeil, afin de relancer rapidement la machine, quand cela sera possible. Chômage partiel, report des charges fiscales et sociales, aides aux TPE… L’effort est colossal, il faut injecter de l’argent public, quitte à augmenter l’endettement public, creuser les déficits et faire voler en éclats les règles de l’orthodoxie budgétaire européenne.

Même les Etats-Unis ont dû boucher temporairement certains trous dans leur système de protection sociale (l’un des plus faibles des pays développés), devant l’ampleur des licenciements (10 millions de nouvelles personnes inscrites au chômage en deux semaines).

  • Une réhabilitation de professions vitales pour la survie de nos pays

Médecins, infirmiers, aides-soignants, bien sûr, mais aussi agriculteurs (dont dépend en partie notre alimentation), ouvriers (produisant aujourd’hui des respirateurs artificiels et des masques), livreurs, caissiers, postiers, pompiers, éboueurs… Nous découvrons que sans cette armée d' »invisibles », jusque-là souvent négligés, méprisés, mal rémunérés, nos pays seraient paralysés. Ils assurent notre santé, notre alimentation, contribuent à notre cohésion sociale. Aujourd’hui, nous leur adressons des applaudissements, des sourires, des salutations, des encouragements. Il s’agira demain de ne pas les oublier, de revaloriser leurs salaires et d’améliorer leurs conditions de travail.

  • Prendre soin de la Nature, c’est prendre soin de nous

Le lien existant entre la crise sanitaire actuelle et les pressions exercées sur les écosystèmes, à travers des modes de production et de consommation non durables (exploitation minière et forestière, élevage intensif, trafic illégal d’animaux sauvages…) est aujourd’hui mieux compris. « Les écosystèmes dans la nature fonctionnent de la même manière que le corps humain: lorsqu’ils sont robustes et sains – avec diverses espèces et de l’espace pour des populations animales saines – ils sont plus résistants aux maladies. (…) Nous devons prendre soin de la nature pour prendre soin de nous. », explique Lee Hannah, chercheur au sein de l’ONG Conservation International.(https://bit.ly/3e7038y)

« L’impératif absolu, qui est prôné par la Commission européenne sous l’autorité de Madame Von der Leyen, c’est de s’orienter vers une croissance dite verte, qui soit respectueuse de notre environnement. Je crois qu’aujourd’hui, ce qu’on constate, c’est que le manière dont on n’a pas respecté la biodiversité, la manière dont on n’a pas respecté notre environnement, est en train de nous revenir en boomerang dans la figure », a expliqué Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, sur France Inter. ( https://bit.ly/2UTjCcM ) 

Moment de bascule, ou effet rebond et recul potentiel sur le front climatique et environnemental ?

Des certitudes ont volé en éclats. Des choses qu’on tenait pour acquises ne le sont plus. La crise sanitaire actuelle démontre que nous sommes capables de réagir fortement face à la crise. Nous sommes à une période charnière, face à une grande inconnue : les efforts qui seront déployés pour relancer l’économie mondiale serviront ils à accélérer la transition écologique et à ralentir le changement climatique ? Ou allons-nous nous contenter de relancer des entreprises et des secteurs que nous savons émetteurs de GES et dangereux pour la survie de l’humanité ?

  • Le risque d’un effet rebond

De nombreux experts craignent que la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique passent à la trappe au moment de la reprise économique. Déjà, la COP 26 sur le Climat, la COP15 Biodiversité et le Congrès mondial pour la Nature, ont été reportés à l’année prochaine, alors qu’ils étaient censés renforcer les objectifs, que ce soit en matière de « décarbonation » des économies ou de protection de la biodiversité (extension des aires protégées avec 30% des zones terrestres et marines dans le monde, et 10% sous stricte protection, dès 2030).

Aux Etats-Unis, l’administration Trump a décidé récemment d’assouplir les normes environnementales, permettant aux raffineries, centrales à charbon ou usines chimiques de polluer air et eau, sans aucun contrôle ni sanction. Une mesure temporaire, selon l’Environmental Protection Agency (EPA), qui s’inscrit toutefois dans une entreprise de « détricotage » des normes environnementales (une centaine de normes environnementales ont été assouplies ou supprimées ces trois dernières années, selon le New-York Times).

  • Une mobilisation pour une sortie de crise résiliente et solidaire

Face à cette menace, des think tanks et des ONG se mobilisent, en France et dans le monde, pour faire pression sur les décideurs politiques et orienter les plans de relance économique sur la transition écologique et la lutte contre le changement climatique. Oui, pour des aides publiques aux grandes entreprises, mais sous certaines conditions.

Le Fonds mondial pour la nature (WWF) recommande de conditionner les aides aux grandes entreprises en fonction de leur engagement à s’investir dans la transition écologique, transformer le secteur agricole, les transports et l’énergie. Il propose notamment de s’appuyer sur la « taxonomie verte » de l’Union européenne, adoptée en décembre 2019, qui permet de classifier les activités économiques en fonction de leur empreinte écologique.

250 ONG internationales se sont par ailleurs réunies en collectif pour exiger, dans une lettre ouverte aux gouvernements assortie d’une pétition, que les plans de sauvetages des compagnies aériennes, durement touchées par la crise du covid-19, soient assortis de « conditions environnementales et sociales », le transport aérien étant responsable de 5 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Le collectif demande ainsi aux gouvernements de mettre fin aux exemptions fiscales qui leur sont accordées, et de mettre en place une taxe sur le kérosène. (https://bit.ly/2JSweL2)

L’Institut pour l’économie du climat (I4CE) et l’Université Paris-Dauphine ont récemment publié une étude, listant une trentaine de mesures dans sept secteurs-clefs de la stratégie nationale bas-carbone (SNBC) en France : (1) la rénovation des logements privés, (2) la rénovation des bâtiments tertiaires (publics et privés), (3) le déploiement des voitures bas-carbone, (4) les infrastructures de transport en commun, (5) les infrastructures ferroviaires, (6) les aménagements cyclables, et (7) la production d’électricité renouvelable. Ces mesures, soutenues par un plan de financement public de 7 milliards d’euros par an, permettraient de catalyser 19 milliards d’euros d’investissements publics et privés supplémentaires chaque année, jusqu’en 2023. (https://bit.ly/2VdMLyd)

 

L’actuelle pandémie permettra-t-elle, au-delà des drames provoqués, d’accoucher d’un nouveau monde ? L’Etat saura-t-il piloter cette transformation systémique dans l’intérêt général, au-delà d’une vision court-termiste ? Quel rôle peut jouer l’Europe ? Restera-t-elle une simple zone de libre-échange économique ? Ou peut-elle se donner les moyens d’assumer une communauté de destin qui transcende les intérêts nationaux ? Le « chacun chez soi, chacun pour soi » ne marche pas face à des maladies, et d’autres problématiques (comme le changement climatique) qui se jouent des frontières. L’enjeu est de construire une véritable Europe de la Santé, qui pemettrait de sécuriser l’approvisionnement en matériel et médicaments, et d’investir de manière significative dans la recherche. De donner corps au Pacte Vert pour la transition climatique. De repenser notre mode de production et d’alimentation. De retrouver un niveau d’autonomie et de contrôle de nos chaînes de valeurs.

La solidarité, qui est le socle de l’Union européenne, doit se traduire en actes forts, avec des moyens budgétaires renforcés, pour surmonter la crise économique et sociale qui se profile.

Delphine Horvilleur, rabbin et philosophe, évoque le mot crise en hébreu. « Mashber » veut dire à la fois crise, mais aussi table d’accouchement, salle de travail. « Il s’agit de mobiliser en nous tout ce qui nous permet de grandir ensemble, comment nous allons rendre cette humanité plus belle, plus humaine. La crise, c’est la possibilité d’un monde nouveau. »

Un commentaire

  • PEROUEME

    Cet article met parfaitement en lumière les incertitudes majeures que nous vivons et les enjeux cruciaux à venir. Toutes ces questions qui se posent avec tant d’acuité et que révèle la pandémie actuelle.
    Quel monde voulons-nous pour demain et quelles leçons allons-nous tirer de cette crise ? J’aime à croire que l’humanité en sortira grandie, enrichie.
    Merci, Caroline, pour cette analyse et croyons fort en ce monde nouveau pour les générations futures !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *