Ecologie

Flécher en vert la sortie de crise, accélérer la transition écologique, renforcer la résilience

Nous sommes à un moment charnière. D’un côté, il faut relancer la machine économique, sous peine d’écroulement (avec des conséquences désastreuses sur le plan économique et social), comme l’a rappelé le Premier ministre Edouard Philippe, dans son allocution du 28 avril 2020. De l’autre, il faut reconstruire sur d’autres bases, pour renforcer notre résilience face au changement climatique et à d’autres crises qui se profilent. Quels sont les risques en jeu, mais aussi les opportunités à saisir ? Quels sont les leviers à actionner pour accélérer la transition écologique ?

Les risques d’une relance grise ou brune

  • Des lobbies actifs pour assouplir les normes environnementales

Partout dans le monde, des lobbies s’activent, particulièrement ceux de l’automobile et de la chimie, pour pouvoir relancer la machine en toute tranquillité.

  1. Un moratoire demandé par le MEDEF

Le Canard enchainé a révélé un courrier début avril du président du MEDEF (la principale organisation patronale française), dans lequel Geoffroy Roux De Bézieux réclamait au ministère de la Transition écologique le gel de certaines mesures environnementales impactant les entreprises pour cause de coronavirus, notamment la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire. Ce à quoi la ministre Elizabeth Borne a rétorqué qu’il était hors de question de reporter sine die telle ou telle mesure et que la crise sanitaire ne remettrait pas en cause la transition écologique.  https://bit.ly/3b59iU5

  1. Le nouveau pacte vert européen sous pressions

Présenté en décembre 2019 par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le Green New Deal européen subit également des pressions importantes, notamment de la part de certains pays comme la Pologne et la République tchèque, très dépendants des énergies fossiles. Ce pacte vise la neutralité carbone de l’Europe en 2050, et passe par une révision à la hausse des réductions des émissions de CO2. https://bit.ly/3b9imHs

  1. L’administration Trump  au secours de l’industrie du pétrole et du gaz

Aux Etats-Unis, l’Agence pour la protection de l’environnement a annoncé qu’elle ne sanctionnerait pas les entreprises ne respectant pas les règles limitant les rejets polluants dans l’atmosphère et dans l’eau, si ce manquement peut être attribué à la pandémie. https://bit.ly/2YGwo0y

  1. La Chine a rallongé les délais accordés aux sociétés pour se conformer aux normes environnementales 

    (https://reut.rs/2SWhAHJ). Et selon le Global Energy Monitor, la Chine a également approuvé les trois premières semaines de mars autant d’usines à charbon que sur toute l’année 2019.

  • L’impact de la baisse spectaculaire des prix du pétrole

Dans le pire des scénarios, les émissions pourraient repartir encore plus fortement à la hausse dès la fin du confinement, en raison de la baisse spectaculaire des prix du pétrole qui encourage “les acteurs économiques, mais aussi les citoyens, à reprendre de plus belle leurs habitudes et pratiques carbo-intensives”, alerte l’économiste Eric Vidalenc sur son blog d’Alternatives économiques. (https://bit.ly/2SFAAd0 )

  • Les risques d’amnésie collective

Dans la série de podcasts « Les jours d’après » réalisée par We demain, le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein met en garde contre l’amnésie collective qui suit souvent les pandémies. « Presque toutes les pandémies des siècles passés ont enclenché après leur achèvement des mécanismes d’amnésie collective. Il s’agissait de laisser loin derrière soi les traumatismes qui avaient accompagné la catastrophe. Du coup, les leçons qui auraient pu en être tirées n’ont pas été retenues, elles ont été refoulées, la priorité c’était de réactiver la vie d’avant, de façon encore plus frénétique. » Il termine cependant sur une note positive : « Il se pourrait bien que le petit coronavirus nous donne l’occasion d’échapper à cette apparente fatalité.» https://bit.ly/35CoUgL

  • Les difficultés pour changer de logiciel de vie

Les émissions de CO2 devraient enregistrer une chute spectaculaire de l’ordre de 5,5 % au niveau mondial en 2020. Cette baisse massive (et temporaire) des rejets carbonés (entre 5 et 15% pour la France) est pourtant inférieure à ce qui serait nécessaire pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris. Cela donne une idée de l’ampleur de la tâche, note le journal le Monde. (https://bit.ly/2xIjzIa). Damien Carême, député européen (EELV), ex maire de Grande-Synthe et président de l’Association Nationale des Villes et Territoires Accueillants, explique dans un autre podcast de We Demain, que sortir « du cycle infernal » actuel ne sera pas simple. Demain, propose-t-il, chacun devra avoir un compteur carbone qui le suivra toute la vie, prendre le train plutôt que l’avion pour faire un Paris-Lyon, oublier la voiture pour les voyages individuels. Il faudra « créer des territoires nourriciers, consommer moins (…) interdire l’obsolescence programmée matérielle et immatérielle, intégrer dans les prix les externalités négatives, créer une école émancipatrice ». https://bit.ly/3djdroP

Des recommandations pour flécher la sortie de crise en vert

Les tensions risquent d’être fortes et les arbitrages difficiles entre économie et climat au cours des prochains mois. Ce qui explique la vigilance de certains élus, experts, ONG, think tanks et citoyens, qui donnent de la voix pour que les investissements soient fléchés en vert.

  • Isabelle Autissier (WWF France): « L’Etat doit soutenir en priorité les entreprises éco-responsables »

Toujours dans cette série de podcasts de We demain, la présidente de WWF France demande que les milliards qui seront déversés sur l’économie aillent en priorité vers les entreprises « qui nous permettent d’accéder à plus de résilience climatique et environnementale. Soutenir par exemple les énergies renouvelables plutôt que fossiles, les transports collectifs plutôt qu’aériens, l’agriculture de proximité créatrice d’emploi, plutôt que l’élevage intensif où les animaux confinés se contaminent très vite. (…) Ramener en France et en Europe la culture des protéines végétales au lieu d’aller couper la forêt amazonienne pour cultiver du soja et nourrir des vaches ici. Manger moins de viande et avoir ici nos champs de légumineuses qui sont d’ailleurs meilleurs pour nos sols, encourager les résiliences des collectivités parce qu’elles ont un rôle extrêmement important à jouer dans la vie de tous les jours. » (https://bit.ly/3dj2Ry4 )

  • « Climat, santé, mieux prévenir, mieux guérir », selon le Haut Conseil pour le Climat (HCE)

En 18 recommandations, cette instance indépendante composée de chercheurs et d’économistes, prône un fléchage des aides vers les filières bas-carbone, une planification de la neutralité carbone dans les secteurs soutenus et une conditionnalité des soutiens financiers aux secteurs sinistrés à des plans précis en faveur du climat. (https://bit.ly/3fnqnvH) Recommandations que le Sénat a ignorées, s’indignent Les Amis de la Terre, Greenpeace France et Oxfam France, en refusant d’imposer aux grandes entreprises des conditions environnementales strictes pour leur recapitalisation par l’État.https://bit.ly/2W6Pziw  Interrogée dans l’émission ‘Le virus au carré’ de Mathieu Vidard sur France Inter, la présidente du HCE, Corinne Le Quéré enfonce le clou : « il faut repenser la fiscalité et taxer les énergies fossiles exonérées de plusieurs milliards d’euros en France, ce qui pourrait servir à renflouer de plusieurs milliards nos déficits qui vont exploser dans les semaines et mois à venir. Le plus important c’est de redresser le signal prix, il n’y en a plus, les énergies fossiles sont vraiment très basses et c’est le moment de supprimer les subventions aux énergies fossiles (…) pour inciter les consommateurs à acheter des produits bas carbone. » https://bit.ly/35zEF7Y

Leviers et opportunités

  • Une occasion historique de mettre fin à notre addiction au pétrole

Dans un éditorial, le journal Le monde souligne deux choses. D’abord, la baisse du prix du pétrole qui rend les alternatives aux énergies fossiles automatiquement moins compétitives, n’est que temporaire. En effet, seul le pétrole non conventionnel (ex. sables bitumineux au Canada ou pétroles de schiste aux Etats Unis) est en croissance, et ses coûts de production sont devenus exorbitants. Ensuite, l’Europe « en réduisant fortement sa consommation de pétrole, peut à la fois limiter drastiquement ses émissions de CO2 et se libérer de sa dépendance vis-à-vis des Etats producteurs. (…) Cette transition est d’autant plus souhaitable que les pays européens ont les moyens industriels et politiques de la mettre en œuvre. Pour cela, l’Union européenne doit être plus offensive afin de rebâtir sa souveraineté dans les énergies renouvelables et développer les modes de transport et les infrastructures pour accompagner ce mouvement. Ce projet devra être au cœur du gigantesque plan de relance qui sera nécessaire afin de sortir de cette crise.» https://bit.ly/35DiI7S

  • Des plans de relance massifs capables de structurer l’économie

A coup de centaines de milliards de dollars, les pouvoirs publics peuvent agir sur l’appareil productif, et orienter le monde dans lequel nous allons vivre. Selon Fatih Birol, le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) interviewé par le journal The Guardian, 70 % des investissements mondiaux dans l’énergie propre viennent des gouvernements, soit par le biais de financements publics directs, soit en réponse à des politiques telles que des subventions ou des taxes. Il rappelle aussi que chaque année, les subventions gouvernementales aux combustibles fossiles totalisent dans le monde 400 milliards de dollars. https://bit.ly/3fsygjp

  • Les énergies renouvelables, vecteurs de création de richesses et d’emplois

Dé-carboniser les systèmes énergétiques grâce aux énergies renouvelables pourrait augmenter le PIB mondial de 98 000 milliards dollars  et quadrupler le nombre d’emplois dans ce secteur, pour atteindre 42 millions d’ici 2050, estime l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), dans un rapport publié le 20 avril 2020. Certes, cette stratégie nécessiterait un investissement total de l’ordre de 130 000 milliards de dollars , ce qui n’est pas rien. Mais cet investissement serait très rentable, puisque chaque dollar investi pourrait rapporter entre 3 et 8 dollars. Cela réduirait les émissions de dioxyde de carbone de l’industrie de l’énergie de 70 % d’ici 2050, et permettrait aux pays d’être sur la bonne voie pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris et ceux de développement durable des Nations unies. Sans compter les bénéfices en termes de santé et de bien-être. https://bit.ly/3bfrCdj

  • Un contexte très différent de 2008

Rien à voir avec la situation prévalant au moment de la crise financière de 2008, souligne le journal Le Monde : « Les dirigeants savent qu’ils ne peuvent plus faire l’impasse sur la lutte contre le réchauffement climatique, alors qu’ils se trouvent de plus en plus sous la pression des opinions publiques, pour qui l’environnement est l’une des principales préoccupations. Les technologies d’efficacité énergétique, les moyens déployés pour une mobilité durable et la production d’énergies renouvelables ont fait des progrès spectaculaires. Il s’agit de solutions matures, de plus en plus compétitives. » https://bit.ly/35D0NP2

C’est ce que pense aussi Laurence Tubiana, dans ‘les entretiens confinés’ de la Terre au carré sur France Inter. La directrice de la Fondation européenne pour le Climat et coprésidente du Comité de gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat voit trois raisons d’espérer un changement de modèle économique: « 1/ les technologies sont compétitives et disponibles, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans ; 2/ la société est prête et le demande ; 3/ on a une opportunité fantastique, les taux d’intérêts sont à 0, voire négatifs dans certains cas, et donc on peut s’endetter pour l’avenir, à condition qu’on s’endette dans la bonne direction. » https://apple.co/2L3nToa

 

Invité du Grand Entretien de la matinale de France Inter, le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire a répété que ce serait une erreur historique de négliger des règles environnementales pour faire redémarrer l’économie, « au contraire, c’est en investissant dans la transition écologique et le respect de l’environnement que nous construirons une économie qui sera ‘décarbonée’, à la pointe du progrès et compétitive.» ( https://bit.ly/2L3opCC )

Changement de ton opportun, pour atténuer les critiques émises lors des premiers soutiens financiers à Air France et Renault, ou changement de paradigme ?

Allons-nous, comme le confie l’écrivain Michel Houellebecq sur France Inter, nous réveiller après le confinement, non pas dans un nouveau monde, mais « dans le même, en un peu pire »? https://bit.ly/3fqiVjp.

Ou transformer cette crise sanitaire en crise salutaire, comme l’espère Nicolas Hulot, l’ancien ministre de l’écologie, interrogé dans la matinale de France Inter ? « L’Histoire nous convoque, il y a un cap de civilisation. On peut donner les premières notes de la symphonie mondiale de demain. L’Europe peut être l’espace providentiel pour faire jaillir un monde radical en humanité et en solidarité. Mais pour cela, il faut mettre fin à un système qui pille, qui concentre, qui épuise. » Entre protectionnisme et néo-libéralisme, une 3ème voie est possible, dit-il, le “juste échange”, impliquant par exemple de mettre aux frontières de l’Europe des barrières sociales ou environnementales. Il parle aussi de faire jaillir une démocratie inclusive, et invite les citoyens à aller sur le site du manifeste qu’il vient de lancer, http://letempsestvenu.org/, et à le compléter.  « On n’y arrivera pas les uns sans les autres. Chacun doit y participer. (…) et dire que c’est au politique de le faire est un peu court.  Nous avons une part de responsabilité dans le modèle d’avant, et nous avons une part de responsabilité dans l’édification du monde de demain…» https://bit.ly/3bdmpT4

Le temps est venu d’additionner nos intelligences…

 

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