virus
Ecologie

Coronavirus, révélateur de nos vulnérabilités et potentiel « game changer »

Le COVID-19 est désormais classé par l’OMS en pandémie depuis le 11 mars 2020. Aujourd’hui, il concerne plus de 165 pays, menace nos vies et des pans entiers de nos économies. Il nous oblige surtout à repenser notre rapport au vivant, à la santé, au travail, à la production et à la consommation. Y aura-t-il un avant et un après COVID-19 ?

L’épidémie est devenue une pandémie, parce que les risques sanitaires sont aujourd‘hui mondialisés, en raison de la multiplication et de la rapidité des échanges entre les territoires.

Les maladies infectieuses peuvent se propager d’une manière fulgurante d’un bout à l’autre de la planète, avec tous les effets en cascade, auxquels on assiste aujourd’hui, en plus des pertes en vies humaines. Commerce, tourisme, productivité des entreprises, ébranlement de la confiance des investisseurs et chutes des cours sur les marchés financiers…

Pour avoir travaillé il y a quelques années sur la communication du projet de surveillance épidémiologique de la Commission de l’océan Indien, « SEGA One Health », j’ai gardé en tête quelques chiffres frappants : 1/ le monde connaît en moyenne une nouvelle maladie infectieuse chaque année(OMS) ; 2/ et 60% des maladies infectieuses chez l’homme (75% des maladies émergentes) sont d’origine animale.

Cette crise sanitaire aux multiples impacts, dont nous ne ressortirons pas indemnes, met d’abord en lumière nos fragilités et nos dépendances.

Un révélateur de nos vulnérabilités et de nos dépendances

  • Conquête violente du vivant et exposition accrue aux virus

Le covid-19 est une zoonose, une maladie issue du monde animal, dont la propagation est liée à nos modes de vie. L’expansionnisme et la conquête violente du vivant ont détruit les habitats du monde sauvage et rompu les barrières biologiques que nous avions avec avec lui, nous exposant davantage à ce type de virus, note l’économiste Geneviève Azam dans Politis (https://www.politis.fr/articles/2020/03/genevieve-azam-ce-virus-illustre-la-fin-dun-monde-41469/).

L’émergence des virus va être « de plus en plus accélérée, du fait du changement climatique, de la perte de biodiversité, de la déforestation », prévient Bruno Canard, spécialiste des virus au CNRS,  qui exprimait sa frustration face au manque de financements de la recherche fondamentale pour accélérer la réponse à de futures épidémies. (https://www.latribune.fr/economie/international/coronavirus-le-temps-perdu-de-la-recherche-depuis-le-sras-841070.html).

Ces zoonoses sont en forte hausse, et 31% des épidémies telles que les virus Ebola, Zika et Nipah sont liées à la déforestation (https://www.weforum.org/agenda/2020/03/biodiversity-loss-is-hurting-our-ability-to-prepare-for-pandemics/).

  • La Chine, usine du monde

Représentant à elle seule 30 % de la production industrielle de la planète, la Chine est devenue l’usine du monde. Sa part dans le PIB mondial est passée de 4% en 2003, à près de 20 % aujourd’hui. Les Français découvrent atterrés que 80% des principes actifs de leurs médicaments sont importés de Chine et d’Inde, contre 20 % il y a trente ans. Médicaments, mais aussi masques, respirateurs de réanimation, ventilateurs artificiels… Il n’y a pas que le secteur de la santé qui est concerné. Il y a aussi l’automobile (40% de la production mondiale), le textile, l’électronique…. La France, comme de nombreux autres pays, fabrique en Chine ou importe de ce pays une grande partie de ses « consommations intermédiaires». Par ailleurs, les chaines de fabrication sont  éparpillées dans des dizaines de pays. Une trentaine de pays différents, parfois pour une seule voiture. Le monde est devenu une vaste entreprise, avec une division des tâches à l’extrême entre les pays, dans une logique de réduction des coûts et de profits. Cette hyperspécialisation a multiplié les risques de rupture d’approvisionnement.

  • Une dégradation continue de l’état des hôpitaux publics français

Le 13 janvier dernier, mille deux cents chefs de service des hôpitaux français avaient démissionné de leurs fonctions administratives, pour alerter sur le manque de moyens et de personnel dans les hôpitaux publics. Comme le souligne la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, le contrat implicite passé entre les Etats modernes et leurs citoyens, fondé sur la capacité des premiers à garantir la sécurité et la santé physiques des seconds, a progressivement été rompu dans de nombreuses parties du monde. L’Etat « a changé de vocation en devenant un acteur économique entièrement préoccupé de réduire les coûts du travail, d’autoriser ou encourager la délocalisation de la production (et, entre autres, celle de médicaments clés), de déréguler les activités bancaires et financières et de subvenir aux besoins des entreprises. Le résultat, intentionnel ou non, a été une érosion extraordinaire du secteur public. » (https://bit.ly/3dpHQm5).

Gaël Giraud,  directeur de recherche au CNRS (et ex-économiste en chef de l’AFD), explique clairement le lien entre le sauvetage des banques par l’Etat après la crise financière de 2008 et l’érosion du secteur public « L’Etat ayant repris à sa charge la dette privée des banques, sa propre dette publique a explosé et aujourd’hui, il est pris dans l’étau des traités européens et des contraintes du pacte de stabilité et de croissance qui exige que les Etats de la zone euro réduisent leur déficit à 3% du PIB et leur dette à 60% du PIB ».  https://planetes360.fr/gael-giraud-sur-la-crise-financiere-qui-vient-tous-les-voyants-sont-au-rouge/

  • La pollution de l’air, facteur d’aggravation de nos vulnérabilités au coronavirus

La pollution de l’air provoque des maladies (hypertension, diabète, maladies respiratoires), que les médecins associent à des taux de mortalité plus élevés pour le Covid-19. Mais l’impact de cette pollution sur la prévalence du coronavirus irait même plus loin. Des chercheurs et médecins de la Société italienne de médecine environnementale ont constaté une corrélation entre les taux de particules PM10 et PM2,5, en suspension dans l’air, et le nombre de personnes atteintes du coronavirus. Ces particules fines permettraient au virus de rester dans l’air dans des conditions viables pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. https://www.actu-environnement.com/ae/news/coronavirus-covid-19-pollution-air-propagation-35178.php4

Un « game changer » ?

Et s’il y avait un avant et un après COVID-19 ? Nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, mais si cette crise majeure nous aidait à changer en profondeur le système dans lequel nous vivons ?

Dans son allocution télévisée du 12 mars 2020, le président français Emmanuel Macron a promis des décisions de rupture dans les prochains mois.

Voici quelques ruptures auxquelles nous pourrions penser :

  • Séparer banques de dépôt et banques d’investissement

Et si on songeait enfin à opérer une séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement, comme le suggère Gaël Giraud ? Cette séparation ferait prendre moins de risques aux Etats et, par contrecoup, à leurs contribuables, la socialisation des pertes et la privatisation des profits ayant prévalu jusque-là. Des fonds pourraient être alors judicieusement réinjectés dans le système public hospitalier français, à la diète depuis des années, et dans la recherche fondamentale.

  • Relocaliser pour réduire les risques d’approvisionnement

Et si nous remettions au goût du jour les productions françaises et européennes, et les circuits courts, quoiqu’il en coûte (dirait notre président Emmanuel Macron) ? L’Union Européenne voulant instituer une taxe carbone aux frontières, il pourrait devenir rapidement plus intéressant de fabriquer chez soi plutôt qu’à l’autre bout du monde. Le consommateur devra aussi changer de comportement et accepter de payer plus cher certains produits. Cela pourrait être une très bonne nouvelle pour réduire les émissions polluantes de gaz à effet de serre et lutter contre le changement climatique.

  • Opter pour un système de travail et de mobilité bas carbone

Et si nous mettions aussi de réels moyens  pour privilégier la mobilité douce (tramway, vélo, marche à pied…), rationaliser l’usage de la voiture (covoiturage, véhicules électriques en libre-service…-) et augmenter les possibilités de télétravail, afin de décarboner nos économies et de réduire la pollution de l’air ?

 

La liste des ruptures et des chantiers à entreprendre est longue. Il est temps de repenser notre place dans le grand écosystème du vivant, et d’accélérer la transition écologique et solidaire, afin de renforcer notre résistance aux virus et notre résilience au changement climatique.

Espérons que le changement climatique ne passera pas à la trappe, pour ne pas freiner la relance économique post-crise. « L’homme  ne perçoit  la réalité que lorsqu’elle lui fait mal« , dit l’écrivaine Fred Vargas, scientifique de formation, et auteure du livre « L’humanité en péril ».

Dans un article de Novethic, « Le coronavirus risque de saper tous les efforts pour lutter contre le changement climatique »,  François Gémenne, chercheur en science politique et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC), veut croire au jour d’après: « S’il y a une leçon positive à tirer, c’est qu’il est possible que des gouvernements prennent des mesures urgentes, radicales et coûteuses face à un danger imminent et que celles-ci soient acceptées par la population. Il y a un petit côté répétition générale de ce qui nous attend face au dérèglement climatique« . (https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/le-coronavirus-risque-de-saper-tous-les-efforts-pour-lutter-contre-le-changement-climatique-148349.html)

Pour terminer, je voudrais citer une habitante de Venise, Arièle Butaux, qui redécouvre la beauté de Venise, l’eau des canaux redevenue claire, la magie du silence qui enveloppe la ville à la nuit tombée.

« Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre! A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte. (..) Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene. »

 

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *