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Ecologie

Coronavirus, changement climatique, urgence et mobilisation

Dans les deux cas, il y a urgence à agir. Mais la réponse n’est pas la même. Mobilisation sans précédent pour endiguer l’épidémie d’un côté, apathie, voire inertie face à la crise climatique et environnementale de l’autre. Comment expliquer une telle différence de mobilisation ? Quelles leçons faut-il en tirer pour préparer le jour d’après, décarboner nos sociétés et renforcer notre résilience au changement climatique ?

 

Comme le soulignait Corinne Le Quéré, présidente du Haut conseil pour le climat, dans son intervention du 11 mars 2020 devant le Conseil économique, social et environnemental : « Sans pousser l’analogie trop loin, on voit bien avec l’actuelle crise sanitaire liée au coronavirus la capacité des gouvernements à agir dans l’urgence pour l’intérêt général. […] Une réponse rapide est coordonnée à l’international, soutenue par les individus et les entreprises. La communication est continue. Des sommes importantes sont débloquées au niveau national ou européen pour aider les entreprises à passer le cap. On sait donc faire. »

Pourquoi la mobilisation ne prend pas autant, face à l’urgence climatique ? Pourquoi, à l’inverse de la crise du coronavirus, n’écoute-t-on pas les recommandations des scientifiques ? Créé en 1988, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) a déjà publié 5 rapports, chaque nouveau rapport étant plus alarmant que le précédent. Des scientifiques évoquent des points de basculement dont le dépassement pourrait provoquer des effets en cascade irréversibles (effondrement de la banquise, dégel du pergélisol, ralentissement des courants océaniques…).

En France, face à l’urgence climatique et à l’inaction du gouvernement, 1000 scientifiques de toutes disciplines ont même appelé les citoyens à participer aux « actions de désobéissance civile » menées par des mouvements écologistes comme Amis de la Terre, Attac, Greenpeace, Youth for Climate, Extinction Rebellion, pour changer de modèle. Changer le système par le bas. « Notre gouvernement se rend complice de cette situation en négligeant le principe de précaution et en ne reconnaissant pas qu’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies est tout simplement une impasse. » (Appel de 1000 scientifiques, 20 février 2020, Tribune au « Monde »)

Comment expliquer cette incapacité à mettre en place des actions fortes et rapides pour faire face à la crise climatique et environnementale ?

Quelques explications possibles

La liste n’est pas exhaustive, et les explications sont plurifactorielles :

  • Proximité et retour à la normale d’un côté, temps long et inertie climatique de l’autre

Chercheur en sciences politiques et spécialiste en géopolitique de l’environnement et membre du GIEC, François Gemenne a livré dans l’émission « La terre au carré » de Mathieu Vidard (France Inter) son analyse sur cette différence de mobilisation entre les deux crises. Le coronavirus suscite la peur de contracter soi-même la maladie, générant un sentiment d’immédiateté et de proximité. Et l’acceptation de mesures contraignantes est conditionnée par l’idée d’un possible « retour à la normale », d’une sortie de crise. A l’inverse, le changement climatique apparaît comme quelque chose qui n’arrivera qu’aux autres dans longtemps, et dans des régions relativement lointaines. Les gens n’ont pas l’impression que les mesures qui pourraient être prises pour réduire les émissions de gaz à effet de serre pourraient produire un effet immédiat, en raison du phénomène d’inertie climatique, cet espace de près de 50 ans entre ce que nous faisons aujourd’hui et la manière dont le climat va y réagir. La lutte contre le changement climatique s’opère sur un temps long, et on ne pourra qu’en atténuer les impacts.  « Nous avons créé quelque part une distance entre nous-mêmes et le changement climatique »  souligne le chercheur, estimant qu’il faudrait revoir la communication autour du changement climatique.(https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-13-mars-2020)

Pour en revenir à cette notion de distanciation, si on y réfléchit bien, depuis quelques années nous pouvons déjà percevoir les changements à l’œuvre au niveau local:  sécheresses, tempêtes, inondations… Ce sera sans doute leur récurrence qui finira par provoquer l’électrochoc nécessaire. 

  • Syndrome de l’autruche*

Le sociologue et philosophe américain George Marshall parle du syndrome de l’autruche  pour expliquer en partie l’inertie de la population face au changement climatique. Notre cerveau fonctionne sur un système de pertes et de gains. Ce qu’on demande aux gens, c’est de faire de nombreux sacrifices maintenant, en termes de confort et d’habitudes. Il  faut changer de logiciel de vie. Accepter des fruits et légumes avec des gueules cassées. Payer plus cher des produits qui ne viendront plus du bout du monde. Revoir notre façon de produire, de consommer, de nous déplacer, de nous divertir. Tout cela, pour éviter d’éventuelles pertes futures, qui ne sont pas encore connues avec précision. Dans le cas du covid-19, les gains sont en revanche clairs,  se sacrifier un temps, pour  continuer à vivre.

  •  Temps court des politiques, versus temps long du changement climatique

Face à un ennemi invisible, le coronavirus exige des responsables politiques des actions rapides, dont les résultats pourront leur être imputables à la prochaine échéance électorale. A l’inverse, pour les raisons évoquées précédemment, les impacts des mesures de lutte contre le changement climatique ne seront perceptibles qu’à long terme, ce qui pourrait expliquer qu’elles n’aient pas été jusque-là à la hauteur des enjeux. Ceci dit, selon un sondage Elabe-Veolia réalisé en novembre 2019, 85 % des Français souhaitent que les questions environnementales occupent une « place importante » dans les propositions des candidats de leur commune. L’écologie est devenue la première préoccupation des Français, indépendamment de leurs convictions politiques ou de leur implantation géographique. L’environnement arrive même devant le maintien des services publics ou la sécurité. C’est un changement de paradigme que les politiques feraient bien d’intégrer. https://www.latribune.fr/economie/france/85-des-francais-mettent-l-environnement-au-coeur-des-municipales-833110.html

  • Complexité du changement climatique

«Nous n’avons pas à comprendre les détails de l’ADN du virus, nous avons l’expérience de la grippe», explique au HuffPost Lise Van Susteren, psychiatre à Washington.  Cela ne nécessite pas un esprit scientifique pour comprendre.» […] «  A contrario, la nature du changement climatique semble trop complexe. » http://www.slate.fr/story/188604/action-contre-coronavirus-crise-changement-climatique

Des pistes pour améliorer la mobilisation sur le climat

Dans un article paru récemment, le magazine en ligne Usbek & Rica donne 5 pistes  pour rendre plus efficace la mobilisation sur le changement climatique (https://usbeketrica.com/article/5-pistes-mobiliser-climat-autant-que-coronavirus) :

  • Mobilisation médiatique

Il faudrait multiplier des initiatives comme Covering climate now, pour améliorer la couverture médiatique du changement climatique. Cette initiative, lancée en avril 2019 par des journaux américains, regroupe aujourd’hui 400 médias partenaires. Elle permet de coordonner la publication concomitante d’articles sur un même sujet, et d’atteindre une audience collective de 2 milliards de personnes. Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS et ex-chef économiste de l’Agence française de développement, suggère  quant à lui de mettre en accès libre les informations liées à l’urgence écologique, afin de nourrir les débats et de mobiliser à la hauteur de l’enjeu.

  • Investissements exceptionnels

Toujours selon le media Usbek & Rica, la lutte contre le changement climatique mériterait de bénéficier d’investissements exceptionnels. « Le contraste est encore une fois frappant : là où une crise sanitaire ou économique rend légitime d’outrepasser les règles habituelles d’orthodoxie budgétaire, la crise climatique échoue à briser ce plafond de verre. Parmi les pistes pour outrepasser cette barrière, l’appel Libérons l’investissement vert ! , lancé par les économistes Alain Grandjean et Gaël Giraud et signé par 160 universitaires, économistes, personnalités politiques et du monde associatif, propose plusieurs mécanismes compatibles avec les traités pour sortir ces investissements de la règle budgétaire européenne limitant les autorisations de déficits à 3 % du PIB. »

  • Un effort de guerre collectif

La crise climatique mériterait aussi d’avoir recours au même registre martial et d’Union sacrée que la crise sanitaire du coronavirus. « Des messages pourraient être répétés en boucle à la radio, à la télé, sur les écrans d’affichage et par des annonces sonores dans le métro pour appeler les gens à moins manger de viande, à ne pas surconsommer ou à privilégier le vélo comme moyen de transport lorsque c’est possible.» 

  • Démondialiser

« Quelques déclarations ne suffiront peut-être pas à faire du macronisme un nouvel altermondialisme, mais la relocalisation de la production serait en tout cas un atout face à la crise climatique, en réduisant l’empreinte carbone liée au transport de tout ou partie de ce que nous consommons. »

  • Écouter les scientifiques (plutôt que les lobbys)

« Il faut dire que leur message est peu audible à côté des milliards de dollars dépensés en lobbying par les entreprises les plus émettrices en carbone pour avoir l’oreille des décideurs. En 2018, Euractiv dévoilait une note interne de BusinessEurope, organe de lobbying du patronat européen, détaillant leur stratégie pour « saboter  » les efforts climatiques de l’UE. »

 

A ces cinq pistes données par le media Usbek & Rica, il faudrait en rajouter au moins deux autres (là aussi, la liste n’est pas exhaustive) :

  • Montrer davantage le lien entre changement climatique et problèmes de santé

Le changement climatique est un multiplicateur de risques pour la santé humaine.

« Agents infectieux dont l’aire de nuisance s’étend, fonte du pergélisol libérant des maladies oubliées, moindres défenses immunitaires et extension de la durée des maladies du fait du réchauffement hivernal… le dérèglement climatique va multiplier les menaces pour la santé des êtres humains. » https://reporterre.net/Le-changement-climatique-va-stimuler-les-pandemies-et-autres-menaces-sur-la-sante

  • Offrir des solutions concrètes, aux impacts mesurables et positifs

Les gens ont besoin de se projeter et d’avoir espoir en un avenir meilleur. Il faut leur montrer des solutions concrètes, aux impacts mesurables et positifs, en termes de qualité de vie, de santé, d’emplois, pour leur donner envie de faire partie de la solution. Le succès des villages des alternatives (Alternatiba) qui ont essaimé en France, ou d’un film comme Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, démontre qu’il y a une réelle attente en la matière.

 

La crise du coronavirus montre que les Etats sont capables d’intervenir de manière radicale dans l’économie et la vie des citoyens pour faire face à des menaces qui pèsent sur l’ensemble de la population, et que des décisions qui pouvaient paraître au départ très difficiles, voire insensées, sont devenues en quelques semaines inéluctables.

Les plans de relance massifs qui se profilent devront tenir compte de l’urgence climatique et environnementale. C’est une période charnière, le moment ou jamais pour investir massivement dans la transition écologique, réorienter la finance, imposer aux entreprises de décarboner leurs activités, favoriser la mobilité douce,  assurer notre résilience collective.

A défaut, nous continuerons de subir les crises (sanitaire, environnementale, financière…)  les unes après les autres.

 

Le syndrome de l’autruche de George Marshall, Actes Sud
Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent

Un commentaire

  • Laurence PEROUEME

    Cet article est très intéressant et met en évidence la nécessité de réagir face à l’urgence climatique et les contradictions que soulève la crise du coronavirus.
    Peut on espérer que cette pandémie aide à une réelle prise de conscience des enjeux de demain ? De cette crise planétaire allons nous enfin voir émerger une mobilisation des politiques pour faire face à l’urgence climatique ?

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